À partir du 1er février 2025, le gouvernement du Québec mettra fin à l’admissibilité des travailleurs étrangers temporaires (TET) et de leurs conjoints aux services publics d’aide à l’emploi. Seuls les étudiants étrangers titulaires d’un permis de travail post-diplôme continueront à bénéficier de ces services. Cette décision, annoncée avec un préavis de quelques jours seulement, a suscité une onde de choc parmi les organismes spécialisés dans l’intégration professionnelle des immigrants.
Un soutien essentiel supprimé
Jusqu’à présent, ces services permettaient aux TET et à leurs conjoints de recevoir un accompagnement indispensable : compréhension des spécificités du marché du travail québécois, rédaction de CV conformes aux normes locales, développement de réseaux professionnels et préparation aux entretiens. Pour de nombreux immigrants, cet encadrement constituait un tremplin vers une intégration réussie.
Yann Hairaud, directeur général de Clef pour l’intégration au travail des immigrants (CITIM), décrit ces services comme « un coffre à outils complet pour leur permettre d’être autonomes dans leurs démarches et de trouver des emplois rapidement ». L’aide à l’emploi comprenait également des ateliers de formation sur les compétences linguistiques, des sessions d’orientation professionnelle et un accompagnement individuel pour naviguer dans les démarches administratives.
Des organismes pris de court
Le Réseau national des organismes spécialisés dans l’intégration en emploi des nouveaux immigrants (ROSINI) dénonce la décision, critiquant l’absence de consultation et le délai extrêmement court pour s’y préparer. Émilie Bouchard, coordonnatrice du ROSINI, exprime son inquiétude : « Ces personnes vont être laissées à elles-mêmes pour leurs démarches de recherche d’emploi dans un environnement qu’elles ne connaissent pas nécessairement. »
Cette mesure pourrait également fragiliser financièrement les organismes d’aide, dont le financement dépend du nombre de bénéficiaires. Certains organismes affirment que jusqu’à 70 % de leurs usagers sont des TET, ce qui laisse prévoir une baisse significative des subventions et des réductions de services pour d’autres populations vulnérables.
Un contexte économique en mutation
Le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) justifie cette décision par l’évolution du marché du travail. L’accès des TET aux services d’aide à l’emploi avait été instauré en 2019 en réponse à une pénurie de main-d’œuvre. Selon le gouvernement, la hausse actuelle du taux de chômage permet aux employeurs de recruter localement.
Pourtant, cette interprétation est contestée. Le gouvernement avance que les TET ne représentaient qu’entre 0,2 % et 0,9 % des bénéficiaires des services depuis 2019. Cependant, des données montrent que le nombre de TET ayant bénéficié de ces services est passé de 1 288 en 2019-2020 à 3 472 en 2022-2023, avant de chuter à 617 en novembre 2024. Cette baisse pourrait être liée à des changements dans les politiques d’immigration ou à une réorientation des besoins des employeurs.
Des répercussions sur l’économie québécoise
Les secteurs de l’agriculture, de la restauration et de la construction, fortement dépendants de la main-d’œuvre étrangère, pourraient être particulièrement touchés. Ces emplois, souvent délaissés par la main-d’œuvre locale, sont essentiels au bon fonctionnement de l’économie québécoise. En privant ces travailleurs de l’aide à l’emploi, le gouvernement risque de compliquer leur intégration et d’aggraver la pénurie de main-d’œuvre dans ces secteurs.
Adina Ungureanu, directrice adjointe du Collectif des femmes immigrantes du Québec (CFIQ), avertit : « Les travailleurs temporaires ne sont pas simplement une main-d’œuvre remplaçante, mais des acteurs essentiels pour le dynamisme économique et la diversification du marché du travail au Québec. » Des entreprises comme Rotobec, qui emploient de nombreux soudeurs TET, expriment déjà leurs préoccupations.
Au-delà des implications économiques, cette mesure soulève des questions sur l’inclusion et l’équité. Les TET, bien qu’ils paient des impôts et contribuent à la société québécoise, se voient retirer des services publics essentiels. Le ROSINI rappelle que de nombreux TET ont pour projet de s’établir de façon permanente au Québec. En coupant ces services, le gouvernement compromet non seulement leur intégration, mais aussi leur contribution future à la société.
Nisrin Al Yahya, directrice générale du Réseau des services spécialisés de main-d’œuvre (RSSMO), déplore : « Le gouvernement du Québec prive des travailleurs qu’il a acceptés sur son territoire de services publics auxquels toute la population devrait avoir droit. »
Cette décision continue de susciter des débats au sein des organismes communautaires, des employeurs et des acteurs politiques, préoccupés par ses effets à long terme sur l’économie et la cohésion sociale de la province.
